Normalisation de la variation phonétique en contexte de coarticulation variable chez le nourrisson.

T. Gigla, G. Dehaene-Lambertz & E. Dupoux, LSCP (CNRS UMR 8554 & EHESS), 54 bd Raspail, 75270 Paris cedex 06. E-Mail : gliga@clipper.ens.fr

Dans une tâche où un jugement de similarité est demandé, les enfants pré-scolaires ne trouvent pas que les sons qui se trouvent au début des syllabes nu et na sont plus similaires que ceux qui se trouvent au début des syllabes nu et ba (Walley et al., 1986). Cela a laissé croire que la normalisation des variations acoustiques subie par les consonnes à cause d'un contexte vocalique variable, ne se ferait que tardivement, après l'apprentissage des lois de correspondance graphème-phonème. Il existe néanmoins des arguments expérimentaux en faveur du développement précoce d'un réseau d'analyse phonémique (Dehaene-Lambertz, 1998; 2001).

A l'aide des potentiels évoqués nous avons essayé de compléter ces études par la mise en évidence d'un mécanisme de normalisation phonémique, en contexte de co-articulation variable. L'étude de bébés âgés de 2-3 mois nous a permis de répondre à ces questions en l’absence des possibles biais produits par l'acquisition de l'orthographe ou du lexique. Les deux types des segments phonémiques, consonnes et voyelles, ont été étudiés pour étudier les systèmes de traitement communs ainsi que ceux spécifiques à chaque type des segments. Les syllabes étaient présentées par groupe de quatre et les réponses évoquées par la dernière syllabe ont été analysées. Cette syllabe soit partageait un phonème (consonne ou voyelle) avec les trois précédentes (condition standard, ex: ba be bi bou) soit était totalement différente (condition déviant, ex: ba bi be dou).

Dans ces conditions, des différences ont été mises en évidence entre les conditions (standard et déviant), pour les deux types de phonèmes. Les différences concernent deux fenêtres temporelles. Au niveau de la fenêtre précoce (300-400ms), les topographies des réponses de discrimination sont différentes pour les consonnes et les voyelles. Cela pourrait être le résultat des propriétés acoustiques différentes de ces deux types de phonèmes, qui engendreraient des traitements neuronaux spécifiques. Au niveau de la fenêtre tardive (700-800 ms), les topographies sont très similaires; en ce cas il s'agirait d'un traitement attentionel, indépendant de la nature des stimuli (réponse d'orientation à la nouveauté; Dehaene-Lambertz, 1994).

La présence de ces réponses de discrimination suggèrent que des réseaux neuronaux ont détecté la similarité puis le changement de phonème malgré les variations acoustiques liées à la coarticulation et ce chez des nourrissons pré-verbaux. Ces résultats confirment que le nourrisson dispose d’un équipement perceptif adéquat pour traiter la parole dès les premiers mois de vie.

Dehaene-Lambertz, G. et Dehaene S., 1994. Speed and cerebral correlates of syllable discrimination in infants. Nature, 370, 292-295.

Dehaene-Lambertz G, et Baillet S., 1998. A phonological representation in the infant brain. Neuro. Report, 9, 1885-1888.

Dehaene-Lambertz G. et Pena M. (in press) Electrophysiological evidence for automatic phonetic processing in neonates.

Walley A.C., Smith L.B. et Jusczyk P., 1986. The role of phonemes and syllables in the perceived similarity of speech sounds for children. Memory & Cognition, 14 (3), 220-229.